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Derniers posts : Re-Construire. Philosophie politique et du droit
| limites et nécessités de l'Etat nationThu, 20 Dec 2007 13:48:46 GMTQuelles limites l?Etat ne
peut-il dépasser. Nous savons qu?il possède en lui un aspect de pouvoir.
Mais nous savons que cet aspect doit être nécessairement subsidiaire.
Ceux qui soutiennent le contraire ignorent ce qui légitime l?Etat qui
n?est autre qu?une politique et qu?un projet justes. Quel pourrait être le juste projet d?un Etat qui se cherche et quelles seraient les limites de celui-ci? Pour répondre à cette questions des « limites », il faut sans doute revenir à la raison d?être de celui-ci en Occident.
A l?origine, il me paraît évident que la constitution des Etats
modernes Européens est la résultante d?un compromis entre le pouvoir
royal et celui des villes qui se constitue en opposition aux pouvoirs
féodaux alliés aux pouvoirs monastiques qui ont perdu leurs crédits
dans l?inquisition et l?obscurantisme qu?ils ont favorisé. Pour Louis
Althusser - qui critiquait pourtant cette version dans sa brillante
étude sur Montesquieu - Versailles fut le premier « camp
d?internement » doré de la noblesse Française, prodrome en quelque
sorte de la révolution de 1789.
En fait, selon moi, Louis XIV
fut à la fois le premier vrai fossoyeur des Seigneuries féodales mais
en même temps il annonçait à sa manière la modernité et Versailles fut
aussi un lieu "d'éducation" à celle-ci pour la noblesse qu'il chercha à
protéger par la meme. Ce dernier avait compris qu?il fallait
« composer » avec les bourgeois pour éviter que la France ne devienne
la Suisse ou la Hollande, ce que ni lui ni Rome ne voulaient.Il avait
aussi compris qu'il fallait "moderniser" la noblesse même s'il voulut
aussi la "dominer". Quoi qu'il en soit l'ère du roi Soleil n'est
plus. Depuis Hitler nous savons que les Etats nations ne sont plus
puisqu?ils ont été incapables de lutter contre cette monstruosité tant
du point de vue de la justice que du point de vue de la sécurité.
Nous vivons donc bien à l?heure de ce que l?on appelle
l?hyper-modernité. Aujourd?hui le pouvoir des villes n?est plus et
n?est plus également celui des Etats nations constitués par l?alliance
des royautés avec les grandes villes. La bourgeoisie, alliée à une
partie de la noblesse qui a su s'ouvrir a su constituer de grands
empires commerciaux qui dépassent les états nations et ceux-ci meurent
peu à peu de leur belle mort malgré les résistances qui se font jour de
ci de là. La première limite que l?Etat ne doit pas oublier est
celle qui fut à l?origine de sa constitution et qui n?est plus.Nous ne
devons donc pas nous inquiéter de la demande de "régionalisation"
actuelle. Elle va dans le bon sens. Elle exprime un besoin nécessaire.
Les Etats nation sont trop grands pour les petites choses et trop
petits pour les grandes choses. Tout le monde le sait depuis longtemps.
Il faut le reconnaître. Mais ce pour quoi cet Etat Nation fut
constitué, son « fondement » comme disent les philosophes, demeure
toujours : le besoin de pouvoir de quelques uns et le souci de justice
de tous. Le pouvoir permet de flatter les arrogants. En le « donnant »
à quelques uns, ceux-ci évitent d?utiliser les pouvoirs qu?ils peuvent
avoir sur la foule. Ils sont « mis de côté » et en même temps
« flattés ». A la tête des « gouvernements » ils servent parfois la
paix . Mais l?essentiel n?est pas en eux. Il demeure chez ceux qui
incarne la justice dans un groupe. Ceux-ci seuls permettent à un groupe
de se tenir un. Ils favorisent l?impartialité, le sentiment qu?il est
possible de s?épanouir dans une cité, de vivre comme on l?entend.
Parfois ces « justes » ou ceux qui plus modestement cherchent à
incarner la justice parviennent à limiter les appétits de pouvoirs de
ceux qui par leur arrogance croient qu?ils le possèdent. Toutefois
nous n?avons pas vu venir tout à fait les évolutions évoquées plus
avant. Malgré les rodomontades - ces deux aspects ne sont plus assurés.
Les empires économiques dominent. Les Etats sont dés lors de moins en
moins en mesure d?assurer la sécurité et la justice. Ceux qui ont le
pouvoir l?ont toujours certes en apparence car ils ne peuvent s?en
passer comme d?une drogue. Mais tout ceci n?est qu?apparence. Ils ne
dirigent plus rien. Au mieux ils surveillent et punissent comme l?a
bien noté Michel Foucault en faisant toutefois l?erreur de prendre pour
une réalité permanente ce qui n?est que le fruit d?une situation
contingente. Un Etat qui saurait admettre cette situation devrait
le reconnaître et s?effacer pour laisser la place à des structures
permettant d?assurer la justice et la sécurité contre les grands
empires économiques internationaux. Il doit permettre la mise en ?uvre
de deux « forces » seules capables d?assurer le lien nécessaire entre
les citoyens et la sécurité : les mégalopoles organisées autour de
grandes régions et les méga-Etats. Les mégalopoles auraient pour
objectif d?assurer le lien et la justice entre les citoyens. Elles
devraient permettre à chacun de vivre en ayant ce dont il a besoin. Les
méga-Etats doivent permettre au contraire d?assurer la sécurité de
l?ensemble des citoyens contre les agressions extérieures. Est-ce la fin de la France que nous prédisons ici ?
Non?Car la France restait une idée : celle d?un ensemble de citoyens
réunis par une langue et une culture commune ainsi que par le souci de
faire vivre conjointement la justice et la sécurité ( qu?il ne faut pas
confondre). L?ile de France reste le c?ur de cette idée. Elle doit
la représenter alliée à des régions dont elle est proche au milieu d?un
vaste méga Etat que doit être l?Europe unie et démocratique. Il n?y a
pas d?autres voies pour lutter contre les Empires économiques qui se
sont constitués. Jean Monet eut l?intuition de cette situation. Il
reste à mettre un contenu philosophique et politique dans ce tout. Ce
contenu, seule l?idée d?une justice commune et d?un projet par lequel
les citoyens pourraient être liés par des structures allant au-delà des
sociétés civiles peut le constituer. Mais il reste à redéfinir
plus précisément ces points. Ceci sera l?objet d?un prochain billet.
Mais vos commentaires sont le bienvenus pour cette recherche et
j?espère les lire avec intérêt.
A bientôt | NAISSSANCE DE LA TYRANNIESat, 17 Nov 2007 22:26:00 GMTNAISSSANCE DE LA TYRANNIE
J'aimerai ici rappeler comment la "tyrannie "apparaît pour Platon dans la République. Ce dernier attribue la « naissance » du despotisme à une transformation dans l?esprit même de l?homme démocratique - ivre de désirs et d?égalitarisme- qui finit par confier le pouvoir à des individus qui en viendront à le gouverner et le rendre esclaves .En effet, née en vue de l?égalité, la démocratie transforme rapidement ce projet en une « ivresse » égalitariste. Elle favorise l?émergence d?un homme démocratique, « bigarré » et qui ne sait plus « hiérarchiser » ses désirs. Elle installe une société qui égalise toutes les valeurs en ignorant les êtres d?exception et de valeur. Celle-ci crée alors, à son insu, un véritable esclavage : celui du désir. Et dès lors, indique Platon « l?excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude et dans l?individu et dans l?Etat » . (1) . Ce désir incontrôlé finit par faire peur aux riches qui craignent un nouvelle révolution. Ils prennent la parole devant le peuple et décident d?employer «tous les moyens qui seront en leur pouvoir » afin de gouverner celui-ci et le dominer en l?abusant, en lui faisant progressivement perdre tout sens critique. Dès lors, affaibli intellectuellement - ou par d?autres biais- incapable de bon jugement « le peuple finira par prendre l?habitude de mettre à sa tête un homme dont il nourrit et accroît la puissance» (2). Cet oligarque finira par s?enivrer peu à peu de son pouvoir. Dans les premiers jours de son pouvoir, il flattera les pauvres et les riches. Mais très rapidement, tel un loup, il ne saura « s?abstenir du sang des hommes de sa tribu?Les accusant injustement et les traitant devant les tribunaux?Il fomentera alors une sédition contre les riches » (3) pour réduire leurs pouvoirs. Ceux-ci, finalement alertés, chercheront à comploter afin de le faire disparaître. Mais ce dernier décidera de s?entourer d?une garde rapprochée puis s?octroyer le pouvoir absolu et se protéger. En fait, le tyran, nous rappelle Platon : « dans les premiers jours, sourira et fera bon accueil à tous ceux qu?il rencontrera, déclarera qu?il n?est pas un tyran, promettra beaucoup et en particulier en public, remettra des dettes, partagera des terres au peuple et à ses favoris, affectera d?être doux et affable envers tous?Mais ensuite il suscitera des guerres pour que le peuple ait besoin de guerres?et pour que les citoyens appauvris par les impôts soient obligés de songer à leurs besoins quotidiens et conspirent moins contre lui?.ou pour que certains, qui ont l?esprit trop libre pour lui permettre de commander, puisse se faire tuer en étant livré aux coups de l?ennemi ». (4). Il se comportera alors comme le mauvais médecin car alors que le bon fait « disparaître ce qu?il y a de mauvais en laissant ce qu?il y a de bon :lui fera le contraire ». (5) . Il videra peu à peu la cité de ses meilleurs éléments, pour mettre au contraire en évidence ceux qui sont de piètre qualité morale et intellectuelle.
(1)République (564a). (2)République (565d). (3)République (565d) (4) République (566d-567c). (5) République 567 c. | Comment lier et re-construire ? Quels outils ?Fri, 07 Sep 2007 07:47:47 GMTComment lier et re-construire ? Quels outils ? La re-construction ne s?oppose en rien à la dé-construction. En elle-même d?ailleurs cette dé-construction qui est proche de l?analyse peut-être une étape nécessaire à la re-construction. Le contraire de la re-construction, ce contre quoi elle « lutte » est la « destruction ». La reconstruction s?opère souvent après une destruction. Ce qui distingue la destruction de la dé-construction est que la dé-construction est une opération de dé-composition opérée dans le but de re-construire. En revanche la destruction est soit aveugle, soit vengeresse, soit intéressée et portée au mal. Re-construire ne peut donc se faire sans une vision claire de ce qui est bien, de ce qu?il convient de faire et de la fin . Mais une fin qui est à la fois universelle et singulière. Comment y parvenir ? C?est une véritable question. Il est difficile en premier lieu de vouloir reconstruire les autres si on n?est pas soit même construit et si l?on est pas parfaitement « solide ». La re-construction suppose donc un travail permanent de re-construction sur soi et donc une vigilance à ce propos. Elle suppose donc connaissance et courage et opportunité et possibilité d?opérer ces re-constructions. Il faut donc dans un premier temps pouvoir définir celle-ci et son objectif.
La re-construction vise au bien être et au bonheur de l?individu et du groupe et si possible en conjonction de l?un et de l?autre. Elle suppose donc connaissance de ce qu?est le bonheur pour l?individu et pour le groupe et pour chaque individu en particulier ce qui est particulièrement difficile. Elle suppose également des actions pensées dans un certain ordre afin de permettre cette re-construction. Donc il faut connaître ce par quoi un individu se re-construit. Ensuite, au mieux elle vise une possibilité de permettre l?émergence de sujets capables eux-mêmes d?aider les autres à se re-construire. Pour connaître ce ce par quoi il faut d?abord en premier lieu savoir pourquoi et sur quoi il faut re-construire et si possible en priorité car les individus ne laissent pas toujours le choix en ce domaine. Ils ne laissent pas toujours la « porte ouverte » trop longtemps. Donc il faut déterminer en un laps de temps suffisamment court les actions urgentes qu?il faut entreprendre pour éviter que les débordements s?opèrent. Donc il faut savoir ce par quoi un individu se détruit, se défait, se décompose et dans l?absolu et pour un individu en particulier et par quoi il continue de le faire et d?y parvenir. En quelque sorte cela suppose dans un premier temps de tenter d?arrêter l?hémorragie. Ceci est très difficile car cela suppose doigté et perspicacité dans le diagnostic. Il y a un diagnostic préalable à opérer pour tenter d?envisager les actions à entreprendre. Mais il faut également connaître les causes générales et ce pour un individu mais également pour un groupe. Le problème est que les deux s?autoalimentent. Il forment un cercle vicieux qui suppose action sur les deux conjointement. Pour ce faire il faut être capable de se doter d?outils d?analyse mais également de déterminer des grandes règles générales. L?outil d?analyse suppose observation de ce qu?il convient de faire et de ce qui a pu « détruire » progressivement le groupe. Les causes de la destruction de celui-ci. Prenons le cas d?un pays qui par exemple s?est toujours « construit » à partir de guerres, de rapines, de vols. Un tel pays contient en lui la destruction. Il estime même que cette destruction est au c?ur de sa logique de reconstruction. Il associe en fait la guerre et la construction de soi alors précisément que les deux ne sont pas nécessairement liés entre eux. A partir de là tout découle d?une telle situation. De même cela peut conduire à des individus qui raisonnent par rapport à cette règle. Ceci conduit à un lien fort entre les logiques et les structures. Un individu élevé dans cette logique ne peut lui-même que développer ce type de comportements. Il va « reproduire » cette association perverse qui se noue entre « destruction » et re-construction, ce lien entre ces deux opposés qui est totalement pathologique. Une des causes premières de la destruction et de la difficulté qu?il peut y avoir à l?opérer Est-ce lien qui est créé par l?individu lui-même entre ces deux logiques. Ce lien est en lui. La racine est en lui et il est difficile de pouvoir l?en débarrasser. Cependant le lien n?est pas le même pour tous les individus et pour cette raison il importe d?appliquer une politique qui individualise précisément les réponses. Cette individualisation cependant reste de faible portée si l?on agit pas sur l?une des racines du mal qui peut être le souci ou l?épistémé comme dirait Foucault d?un groupe en ce qu?il associe les deux conjointement et ce qu?il a ordonné les deux logiques, les deux pensées ensemble. Le travail politique et le travail psychologique est donc nécessaire. Mais Aristote distinguait deux types de travaux « psychologiques », le travail au plus pressé qui est la rhétorique et le travail plus en profondeur qui s?opère par le truchement de l?éthique. Il faut noter que ce lien pervers qui existe entre re-construire et détruire se retrouve chez des personnes qui, par exemple, font en sorte de ne s?intéresser qu?à ce qui « va mal » dans un groupe. Ne s?intéresser ainsi qu?à ce qui va mal - et Foucault l?a bien vu - consiste en réalité finalement accorder une puissance considérable au mal, essayer de se dire comment il arrive, lui donner les « pleins pouvoirs » en quelque sorte. Re-construire c?est donc ré-orienter le regard, le remettre dans la bonne direction et lui permettre de suivre le bon sens des choses et de bien les dé-crypter. Ce travail est difficile et éprouvant mais il est toujours possible de l?entreprendre. | POUR UNE TRIPLE DEFINITION DU DROITSun, 12 Aug 2007 14:10:18 GMTDroit positif,droit idéel et droit transitoire
Qu?est-ce que le droit ? La question est vaste et le concept lui-même peut s?entendre sous plusieurs acceptions. Si nous envisageons le droit sous l?angle de son élaboration, trois d?entre elles peuvent être envisagées : le positif, l?idéel et le transitoire. Le droit positif - au sens moderne du terme- est l?ensemble des dispositions publiques ayant pour objectif de déterminer les obligations ainsi que les espaces de liberté offerts ou imposés aux individus et aux groupes. Le droit idéel doit être celui que nous aimerions voir advenir et le droit transitoire permettre à ce qui est de se rapprocher peu à peu de ce qui devrait être. Essayons ici d?exposer ces trois formes du droit dans son élaboration.
1) Le droit positif moderne s?est développé à partir du XVIIIème siècle mais plus fortement encore aux XIXème et XXème siècles. Il occupe désormais une place conséquente dans nos sociétés. Cette « omniprésence » peut avoir plusieurs causes et de nombreux auteurs - de Tocqueville à Foucault- ont réfléchi sur ce sujet majeur de la philosophie du droit. Tocqueville tient les juristes pour les aristocrates des démocraties modernes et, en bon libéral, il estime que le droit doit être l?instrument premier de la lutte contre les abus des pouvoirs étatiques. En revanche, Foucault (en tous les cas le Foucault de "Surveiller et punir") considère que les penseurs libéraux (comme Tocqueville ou Beccaria) sont des « alibis » . Ces derniers masquent la « réalité » du droit dont l?objectif est, en fait, d?assurer un « quadrillage » de plus en plus conséquent des sociétés modernes. Le droit positif, selon Foucault, sert à « dresser » les citoyens, à les transformer peu à peu en sujets soumis et apeurés . Tocqueville et Foucault peuvent tout autant être réconciliés que remis en question . D?autres facteurs expliquent, en effet, « la montée en puissance » du droit dans nos sociétés. Celle-ci peut s?expliquer par le fait que la morale a moins d?efficacité dans le monde moderne car celui-ci a « atomisé » les individus. En effet, en s?ouvrant à l?extérieur, la modernité a rendu les sujets plus libres mais aussi plus seuls et donc moins aisément socialisables. Autrefois ceux-ci étaient « contrôlés » par les familles et/ou par les petites structures villageoises ou les clans. Le souci d?une sécurité territoriale plus grande, les progrès des transports et des communications ont réduit le monde tout en agrandissant les « lieux géographiques » de pouvoir. En d?autres termes, la modernité a remplacé le village par la grande ville et la région par l?Etat nation. Le droit a donc pris la place de ce qu?était autrefois la « morale » même si celle-ci ne s?est pas pour autant évanouie. Il est ainsi devenu un moyen permettant de surveiller, punir - mais aussi récompenser- les « sujets » d?une société devenue surpuissante par son truchement. Mais, outre cette fonction « stratégique », le droit positif a également eu un effet « liant » sur les individus. Il leur rappelle régulièrement qu?ils ne sont pas totalement libres, qu?ils sont « liés ». De fait, de manière plus subtile, celui-ci a remplacé la religion. Le signe de cette substitution est à trouver dans le fait que le droit moderne a véritablement été « inventé » par des penseurs de religions minoritaires afin de permettre une vie commune de ceux-ci avec les catholiques après les sanglantes inquisitions et guerres de religions qui firent rage avant l?installation de la modernité. Le droit positif est ainsi un instrument destiné à rappeler à l?homme le lien qui peut l?unir à d?autres semblables pourtant « différents » de lui. Il est donc ambigu. Il joue sur l?opposition/lien du semblable/étranger et emprunte nombre de référents au discours religieux. Il use en effet de certains des concepts et des méthodes mises en place par les religions mais cependant n?a - en tous les cas dans les démocraties modernes occidentales - aucun rapport avec une religion dont il se prétend d?ailleurs tout à fait séparé. De ce fait, il est périlleux pour certains car il donne un attribut religieux à ce qui n?est qu?humain. Mais il est également ambigu du fait que, comme le notait Tocqueville, il est porteur de libertés, si la liberté s?entend comme les différents espaces d?autonomie que la société nous abandonne. En effet, il définit les « droits subjectifs » des individus qui délimitent précisément ces sphères d?autonomie. Toutefois, dans le même temps, il « quadrille » les sujets en leur imposant des comportements moutonniers, routiniers et très contraignants. Le droit positif peut donc tout autant libérer que nuire à la liberté. Tocqueville et Foucault avaient tous deux raison. Il convient donc d?accepter cette ambiguïté et de ne pas se laisser aveugler uniquement par l?aspect libérateur du droit ou par son seul aspect corrupteur de liberté. La dite ambiguïté était bien connue d?Aristote et de Platon. Aristote rappelle dans la rhétorique que « La justice c?est cette qualité qui permet à chacun d?avoir ce qui lui revient et ce conformément à la loi ; l?injustice c?est ce qui conduit à prendre le bien des autres conformément à la loi » ( Rhétorique. 1366b) (1). Quant au fait de commettre une injustice, c?est « faire volontairement du tort, au mépris de la loi » et celle-ci « est tantôt loi particulière, tantôt loi commune . J?entends par loi particulière la loi écrite qui règle la vie d?une cité et par loi commune toutes les lois non écrites sur lesquelles l?accord semble unanime et général » ( Rhétorique. 1368b). En d?autres termes pour Aristote, la justice se rencontre soit lorsque la loi de la cité est respectée, soit lorsque l?équité est mise en ?uvre et il peut advenir que l?une et l?autre s?opposent. Cette « loi non écrite » qui peut contredire la loi particulière n?est autre qu?une loi universelle "gravée" dans le « coeur » des hommes. Ils en ont « l?intuition » ( Rhétorique. 1373b). Comme le rappelle Sophocle, elle est constituée « de règles inébranlables venues des dieux. Car ce n?est pas de maintenant ni d?hier c?est depuis toujours qu?elles sont en vigueur et personne ne sait d?où vient leur lumière » (2).Elle relève,nous rappelle l?auteur de la Rhétorique qui cite d?ailleurs l?auteur d?Antigone, de « l?être des choses » ( Rhétorique. 1373b). Elle est éternelle et les unit ce même si « ces hommes ne sont liés par aucune communauté ni par aucune relation contractuelle ». Le droit positif donc, est double : inscrit dans les « tables » de la cité ou dans le c?ur des hommes. D?aucuns estiment que,dans le droit occidental contemporain, les règles écrites sont contenues dans les lois, circulaires et décrets. Ils tiennent les déclarations des droits de l?homme et ce que les juristes appellent « les principes généraux du droit » comme les règles non écrites auxquelles Aristote se réfère. Hobbes, dans un dialogue qui met en scène un juriste et un philosophe, soutient au contraire que « la loi du monde entier c?est la vraie philosophie » (3). En d?autres termes, la loi écrite serait une manière de représenter la cité et son histoire mais seul le philosophe serait à même d?interpréter celle-ci conformément à l?idée de justice universelle et éternelle. Hobbes s?égare si l?on s?en tient à l?idée de droit positif car l?application de la loi positive est rarement inspirée par la philosophie mais plutôt par des considérations plus « sociologiques » qui tiennent à l?état d?un groupe à un moment donné, son vécu, les relations qu?il entretient avec la catégorie sociale à laquelle appartiennent les justiciables, etc? Aristote l?avait bien compris ,et mieux que Hobbes, car il écrivait, toujours dans la rhétorique, que « les membres du jury et le juge se prononcent sur des affaires présentes et bien précises et dans leur cas d?emblée, la sympathie et l?intérêt personnel entrent en jeu bien souvent : dès lors ils ne sont plus capables de regarder le vrai d?un ?il assez théorique et leur plaisir ou leur déplaisir particulier obscurcit leur jugement » ( Rhétorique. 1354b). Aristote, plus que Hobbes fut un meilleur connaisseur de ces questions de droit et de justice. Il avait donc parfaitement conscience de l?ambiguïté à la fois libératrice et contraire à la liberté de tout droit. Il avait bien saisi que, dans les hypothèses de gouvernements, de justiciables ou de juges injustes,la loi ne pouvait qu?être corruptrice de liberté alors que pour les Etats et juges plus neutres, pour les citoyens vertueux, voire pour ceux qui avaient plus de respect pour autrui, le droit pouvait être source de liberté et de justice. Toutefois, il pensait qu?il fallait « avant tout laisser le moins possible de latitude au bon plaisir du juge » ( Rhétorique. 1354 b) car le législateur était moins propice à l?erreur en ce qu?il statuait sur l?avenir et le général. Oubliait-il ou ignorait-il le fait que certains législateurs pouvaient se laisser corrompre ou corrompre l?idée même de loi et que certains juges pouvaient être plus justes que leurs législateurs ? Ignorait-il qu?il puisse exister des lois particulières et de plus en plus spéciales, des groupes de pression et des moyens d? « acheter » tel ou tel représentant du peuple ? Voulait-il faire silence sur la lâcheté d?un gouvernant face à la pression de telle ou telle partie de la population ou l?aveuglement possible d?un faiseur de loi ? La lecture de sa « Métaphysique » et des « catégories » nous rappelle que pour lui, la substance première était tantôt l?individu, tantôt Dieu (4). En conséquence, il savait que tout dépendait de ces deux êtres conjointement ou alternativement. La loi pouvait donc, en certains occurrences, être excellente. Toutefois, pour exposer la manière dont il entrevoyait celle-ci, il convient de sortir du droit positif pour entrer dans le domaine du droit idéel.
2) L?un doit être distingué de l?autre (au moins épistémologiquement) car d?une part, il faut cesser de développer les visions idéalistes sur le droit positif en le confondant avec le droit idéel et d?autre part, aucun travail d?approche sérieux ne peut être fait pour l?un et pour l?autre si les mêmes méthodes sont utilisées pour les connaître. Une telle séparation n?exclut cependant pas les rencontres car l?un peut se nourrir de l?autre et réciproquement mais celles-ci impliquent préalablement la distinction. Aristote l?avait également bien compris et son talent s?exprime sur le sujet dans son « éthique à Nicomaque », sa « rhétorique » et surtout dans ses « Politiques » (5). Sans prétendre exposer sa doctrine en sa totalité, il convient de rappeler les grands principes de celle-ci en quatre points : - a) En premier lieu, contre les idéalistes, Aristote rappela que « s?agissant de législation, pour savoir quel gouvernement est avantageux pour la cité, il est utile non seulement d?avoir un regard théorique sur le passé mais de connaître ceux des autres cités et de savoir quelle forme de gouvernement convient à quelle cité ». (Rhétorique 1360a). Sur ce sujet - et Tocqueville saura le lire - il n?était nullement opposé à « l?usage des récits de voyage » et pour la « délibération politique », il était tout à fait favorable à l?étude des travaux des « historiens »(Rhétorique 1360a). Toutefois, il renvoyait tout ceci à son ouvrage sur « la politique » . -b) En deuxième lieu, dans ce dernier texte, il s?opposa alors aux sophistes pour qui la vie dans la cité était un pis aller (6). Pour le Stagirite, l?objectif de celle-ci était plus élevé. Celle-ci se devait d? ?uvrer afin de faire advenir l?excellence. La fin de cette dernière était « la vie heureuse? » et « la communauté des lignages et des villages menant une vie parfaite et autarcique ». (Politiques.III 9-13 1280 b). Pour notre auteur : « les belles actions voilà donc ce qu?il (fallait) pour fin de la communauté politique et non la seule vie en commun » (Politiques. 1280b). -c) En troisième lieu, dans le même texte, s?opposant désormais aux dogmatiques, Aristote ne tint pas une législation ou une constitution pour « meilleure » que les autres. Pour lui n?était « droite » que la constitution qui visait au bien commun. Tout régime soucieux du bien d?un seul ou de quelques uns était une « déviation » ou une « altération » qu?il fallait combattre(Politiques. 1279 a). Certes, les gouvernements qui s?appuyaient sur la classe moyenne et le régime constitutionnel (7) étaient excellents et ne pouvait être tenue pour « juste » la constitution qui autorisait les riches à piller les pauvres ou celle qui permettait aux pauvres de piller les riches (Politiques. 1281 a). Mais l?essentiel dépendait de la situation quantitative et qualitative de la cité. Selon un principe, qu?il tenait en effet pour « universel »: « il faut que la partie de la cité qui veut maintenir la constitution soit plus forte que celle qui ne le veut pas? » ( Politiques. 1296 a). Le choix de la meilleure constitution impliquait donc adéquation avec celle-ci. La nation qui était pourvu d?une masse conséquente devait opter pour la démocratie alors que celle qui disposait d?une élite qui surpassait le dit peuple en qualité devait opter pour l?oligarchie. Les lois les plus excellentes étaient donc celles qui permettaient aux constitutions « droites » d?advenir et de se maintenir suivant la répartition sociale et économique des citoyens( Politiques 1282 a). -d) Enfin et en dernier lieu, le Stagirite proposa bien des « recettes techniques » afin de mieux construire la loi. Mais selon lui : « Il semble chose impossible qu?une cité ait une bonne législation si elle n?est pas gouvernée par les meilleurs » (Politiques IV 8 1293 b). Or le meilleur, n?était autre selon lui que l? « homme de bien » dessiné dans l? « Ethique à Nicomaque » et dans la « rhétorique » . Celui-ci était certes « rare » et ne pouvait être « comme la plupart des hommes, de mauvais aloi, esclave à tirer profit et lâche face au forfait » (Rhétorique 1382 b). Il devait posséder « le discernement, l?excellence, la bienveillance » (Rhétorique 1378 b) et alors que « le gouverné est comme un fabricant de flûtes« lui était « comme l?aulète qui s?en sert. » (Politiques. 1278a). Non que ce gouvernant juste fut « opportuniste » ou machiavélien. Il savait seulement user des talents avec finesse et justice et sans abus. Parce qu?il devait avoir le souci de l?excellence commune qui implique coopération des meilleurs qu?il fallait repérer et qu?il devait être « bon et prudent alors que le citoyen n?est pas nécessairement prudent » (Politiques. III 4 1277 a).La « prudence » se devait de constituer la vertu première de ce bon gouvernant qu?Aristote avait entrevu. Pour lui, le fin politique devait avoir pour impératif d?éduquer comme il convenait une cité. Il lui fallait connaître la nature du bien individuel, comme du bien commun qui passe notamment par une «jeunesse heureuse et de valeur »(Rhétorique 1360 b). Il lui fallait disposer d?une connaissance judicieuse des causes des séditions et des renversements dans une cité et disposer des moyens adéquats afin de les prévenir en assurant le lien du groupe qu?il pouvait être amené à diriger.
L??uvre du Stagirite constitue donc un trésor considérable pour qui s?intéresse à ce que nous avons appelé le droit « idéel ». Toutefois, celle-ci peut aujourd?hui heurter certaines mémoires. Il faut donc la méditer mais trouver des moyens de la réactualiser. Pour ce faire, nous pourrions redessiner le « droit idéel » autour de cinq concepts qui nous semblent plus en « situation » et d?un opposé qui doit être lu par rapport à notre histoire. Ces concepts sont ceux de « démocratie réelle », de « justice comme fondement de l?idée de limite », de « distinction des attributions », de « désir réel » et de « société ouverte ». L?opposé est ce « droit positif » tel que nous l?avons dessiné préalablement et dont les mauvaises applications doivent - par opposition - nous aider à bâtir ce possible qui est recherché ici.
-3)Le droit idéel doit,en effet,éviter les inconvénients du droit positif tel que nous l?avons évoqué. Pour ce faire, il doit perdre cette double ambiguïté exposée en première partie de ce travail. -En premier lieu, le droit idéel devrait donc ne pas être confondu avec la Loi Divine et corrélativement celle-ci doit cesser d?être méprisée par ceux qui ne croient pas. Les différences de croyances devraient ainsi, non plus être « tolérées », mais véritablement « accueillies » dans leur diversité. Ceux qui adoptent un comportement religieux à l?égard de lois qui ne le sont pas devraient être rappelés à l?ordre et ceux qui refusent l?existence de lois laïques tout autant. Ces deux extrêmes sont d?ailleurs étroitement unis. Un droit idéel juste devrait « accueillir » toutes les croyances dès lors qu?elles ne sont pas méprisantes. Ceci impliquerait peut-être la mise en place d?un dialogue perpétuel et ouvert entre croyants de toute obédience et non croyants. -En second lieu, le droit idéel ne devrait plus apeurer mais être seulement libérateur. En aucune manière celui-ci ne devrait donc inquiéter ou contraindre. Il ne serait élaboré et interprété que dans un souci du « juste » entendu ici comme fondement de l?idée de limite. Concrètement, une telle idée signifie que ce droit devrait être un moyen pour parvenir à cette fin qu?est la réalisation de l?idée de justice qui est elle-même au c?ur du concept de limite qu?elle légitime et crée continuellement. Le législateur idéel se devrait donc perpétuellement de rechercher cette limite et le gouvernant,de la même nature, tout faire pour que celle-ci vienne continuellement au jour. L?un « mettrait au jour » , l?autre « mettrait en ?uvre » . Le travail de l?un ne serait pas celui de l?autre et l?un et l?autre cependant ne seraient plus « séparés » mais reliés par leurs différences effectivement mises en perspective. Celui qui élabore la loi a en effet besoin de recul et de sérénité pour penser les limites. En revanche, celui qui la met en oeuvre, doit être lecteur et interprète fidèle du premier. Mais il doit disposer des talents requis pour trouver les outils et les actions adéquates permettant à ce « juste » d?être régulièrement respecté, mis en ?uvre ou reconstruit. Plus que de « séparation des pouvoirs », une saine constitution idéelle devrait donc réfléchir à cette « distinction des attributions » et sortir de la séparation automatique dans laquelle le droit positif feint d?ailleurs le plus souvent de nous enfermer. La limite peut évidemment s?entendre en plusieurs sens. Elle peut être culturelle, naturelle, conventionnelle ou métaphysique. Mais elle peut se déterminer en partant du « désir réel » de chaque individu et s?actualiser par la pleine satisfaction de celui-ci. Avant d?expliquer les raisons pour lesquelles , il convient d?établir un lien entre l?idée de désir réel et celui de limite, il importe de définir le premier. Comme le rappelait Spinoza, celui-ci est « désir » et, en soi, il exprime l?essence de chaque être (8). Mais il est « réel » or le terme peut s?entendre ici sous plusieurs acceptions. Est évidemment « réel » ce qui est nécessaire et en ce sens les besoins vitaux, l?exigence d?un minimum de confort matériel sont nécessaires à tous. Mais l?est également, ce que Aristote appelle « désir réfléchi » et qui n?est autre qu?un « retour complet et sensible de l?âme à son être même » (Rhétorique. 1369 b). Le désir réel relève donc de « l?être des choses » qui n?est autre que « ce qui a sa cause en soi et sa logique »(Rhétorique. 1369 b). Il est ainsi « réel » , au sens de « réalisable », c?est- à- dire qu?il peut se réaliser concrètement eu égard aux différentes contingences qui nous entourent mais également à la « nature » de celui qui désire. En conséquence, il porte l?individu et non un autre. Il n?est pas fruit d?une « passion » mais il est ce par quoi le sujet se rend heureux, se libère réellement et apprend à devenir ce qu?il est. Mais qu?est- ce qu?un individu doit être ? Chacun d?entre nous, trouve son bonheur dans un état qui lui est propre. Et la félicité, comme nous le rappelle le Stagirite est multiple. Elle peut se trouver « soit en accomplissant sa vie dans l?excellence morale, soit en vivant de manière indépendante, soit de manière très agréable parce qu?on a la sécurité, soit en vivant dans la prospérité matérielle avec la capacité de conserver ses biens et d?en profiter. Pour tous les hommes, ou presque, c?est l?une de ces possibilités ou la réunion de plusieurs »( Rhétorique 1360b). Pourquoi tels individus pensent-ils que tels moyens sont plus propices à procurer le bonheur et tels autres sont-ils dans d?autres dispositions à l?égard des moyens de réaliser cet état ? Ici toutes les réponses conviennent également : la convention, tout autant que la métaphysique ou la pure nature peuvent expliquer leur raison d?être. Toutefois quelles que soient les diversités de croyances sur la question, chacun peut admettre qu? ignorer la limite d?un sujet consisterait à ne pas tenir compte du fait que chacun pense que son bonheur se trouve dans telle ou telle disposition plutôt que dans telle autre. En conséquence, tous peuvent admettre qu?enfreindre la limite des sujets revient à forcer l?individu que chacun entend être quant à sa relation au bonheur. Nul ne peut dès lors refuser de considérer qu?ignorer les désirs réels des individus c?est être dans l?injustice et dans l?ignorance de ce qui nous limite tous. Chacun peut donc reconnaître que le droit idéel doit donc être cet ensemble de dispositifs aidant l?autre à se construire (ou se reconstruire le plus souvent car nous sommes tous dé-construits par la vie et la pensée) autour de l?individu qu?il voudrait être. Mais le droit idéel doit également rechercher le «vouloir» informé, responsable. Il lui faut donc aider les sujets à se former convenablement afin qu?ils décident en conscience, c?est-à-dire en étant pleinement informés des conséquences de chacune de leurs décisions. Il lui faut donc être celui qui contribue à l?expression des désirs ainsi qu?à leur réflexion et à leur réalisation. Le système juridique idéel se doit donc de devenir celui qui autorise chacun à se libérer tout en responsabilisant. Il ne doit être construit en vue de cette fin et d?une idée de justice conçue comme « limitéité ». Mais comment doit-il agir à l?égard de l?étranger ou du plus modeste des citoyens ?.
4) Sur cette question sensible, aujourd?hui considérée comme étant celle de la « justice sociale », Aristote nous décrit le monde « tel qu?il est » et c?est sans doute la raison pour laquelle certains ont tant de mal à le lire. Toutefois, même si les hommes ont, depuis le Stagirite, moins changé qu?on ne l?a prétendu, il importe de rappeler que le droit idéel a pour objectif d?aider ceux-ci à être ce qu?ils doivent être. Il lui faut donc pas à se limiter aux hommes tels « qu?ils sont souvent ». Pour lui, les sociétés « fermées » - qui sont légion- ne conviennent donc pas au sens où Popper et Bergson comprennaient ce concept (9). Car celles-ci ne recherchent pas à faire advenir les singularités. Elles vivent dans un « passé » qui les étouffe et leur interdit d?être elles-mêmes en ce qu?il les aveugle sur ce qu?elles sont au fond d?elles-mêmes. De telles sociétés meurent lentement de leurs préjugés qui empêchent cette respiration nécessaire de tout social. Elles sont sources de malheur, pour les « inclus », pour les « exclus » et pour l?humanité en son ensemble en ce qu?elles étouffent les talents par des rigidités insignifiantes et elles les briment par des coutumes comprises sans la moindre intelligence. Elles ne sont que des victimes névrotiques de leur histoire et d?une vision malsaine d?elles-mêmes car, rivées sur un passé qui les domine, elles sont persuadées de ne jamais pouvoir s?améliorer. Le droit idéel doit donc avoir pour vocation de les « guérir » de ce mal en leur rappelant la nécessité de la présence de l?autre pour être soi ; nécessité qui implique « hospitalité » et non plus simple « tolérance » à son égard et qui impose de ce fait mise au jour de lois intelligentes et mise en ?uvre d?actions judicieuses pour permettre ces rencontres vitales entre l?un et l?autre . Mais il a aussi pour fin le « juste » et il doit savoir que celui-ci fonde les limites. Il ne lui faut donc ne pas ignorer celles-ci ou les forcer. Il doit toujours faire en sorte de les mettre au jour pour les uns et pour les autres sans les heurter. En d?autres termes, il doit se rappeler les histoires de chacun. Mais il lui importe de ne pas pour autant être victime de celles-ci. Car le « réel » dans la justice constitue sa priorité et le passé ne le révèle - au mieux - que pour un tiers. Puisque ce réel a aussi sa « vie » dans un « être au présent » et un « sera » futur qui comptent tout autant pour le déterminer - si ce n?est plus - que ce qui « a été ». En conséquence en ce domaine comme en tous les autres, le droit idéel - à la différence du droit positif, lorsqu?il est pervers - ne doit pas brimer les individus dans leur singularité, ni chercher à les tromper. Il entend les révéler à eux-mêmes et travailler à cette seule fin. L?idéel n?est-il qu?un idéal inaccessible ou est-il destiné à n?être réalisé que dans une cité distincte du monde dans lequel nous vivons ? Il convient ici de laisser chacun répondre en fonction de l?expérience qui est la sienne et/ou de ses convictions profondes qu?il convient de respecter. Mais pour permettre la réalisation de l?un ,sans trop ignorer l?autre pour autant, l?idée d?un droit transitoire peut être envisagée.
5) Le droit transitoire doit partir du droit positif pour parvenir à l?idéel. Il doit se concevoir comme une étape dont le but est de reconstituer progressivement les limites et il doit aider à les découvrir peu à peu en expérimentant parfois . Il ne s?agit pas ici de le présenter en son détail. D'autres travaux pourront être consacrés à ctte question. Signalons que, pour le réaliser, les judicieux conseils techniques qu?Aristote donne dans ses « politiques » peuvent être utiles. Ce droit transitoire doit en effet être pensé à partir des conditions particulières de la cité où la législation doit s?appliquer afin de permettre progressivement la mise en ?uvre du projet porté par le droit idéel sans trop de heurts. Il doit s?élaborer dans le courage requis sans imprudence cependant. Il doit s'élaborer avec une bonne connaissance des techniques juridiques et à partir de cette connaissance du justiciable et du groupe dans lequel il évolue mais sans a priori sur la question. Il peut s?aider des sciences sociales et des enquêtes pour s?élaborer et prévoir des phases d?évaluation et de remises en cause. Mais sa destination finale n'est autre que le droit idéel.
En conclusion, nous pensons qu?il serait trompeur : -d?une part, de ne pas rappeler qu?il est trois conceptions possibles du droit- lorsque celui-ci est envisagé sous l'angle de son élaboration- et que l?une et les autres s?opposent parfois ; -d?autre part, de ne pas exposer notre conviction selon laquelle, il est essentiel de réfléchir aux moyens de réaliser le droit idéel pour nous guérir de nous-mêmes parfois; -enfin d?ignorer que le droit idéel n?est possible que dans une démocratie réelle. La dite démocratie est celle où règnent les désirs harmonisés de tous et non le désir sublimé de quelques uns ou d?un seul. Elle est la seule démocratie possible, comme l?histoire même de la Grèce antique nous le rappelle. L?Athènes démocratique du Vème siècle était en effet « le gouvernement du premier citoyen » et non le gouvernement d?une foule ignorante d?elle-même (10). Mais elle n?était en rien un pays gouverné par un tyran ou un roi. Elle était un peuple se gouvernant lui-même mais conseillé par les meilleurs et les plus justes des siens?.
Jean-Jacques Sarfati Professeur de philosophie Juriste, ancien Avocat à la Cour d?Appel de Paris.
Notes (1) Toutes mes citations sont extraites de la nouvelle traduction qui vient de nous être proposée par J. Lauxerois « Rhétorique ». Pocket. 2007 (2)Sophocle « Antigone ». Trad. J. Lauxerois. Arléa 2005 (3) T. Hobbes « Dialogue entre un philosophe et un légiste ».Trad. L et P Carrive Ed; Vrin 1990. Réédition du texte posthume publié en 1681 p 34 (4) Sur le sujet Aristote « catégories » 5. Voir la note 1 de Tricot dans l?édition de Vrin de 1997 p 7. Le traducteur rappelle la dualité du sens de substance première chez l?auteur des seconds analytiques. (5) Pour notre travail nous évoquerons la traduction de P. PELLEGRIN Garnier Flammarion 1993 (6) Rappel judicieusement opéré par F. Wolff « Aristote et la politique ». PUF. 1991 qui écrit que « l?enjeu de la thèse est (également) polémique car celle-ci est dirigée contre les sophistes pour qui la vie politique n?est qu?un pis aller, une simple garantie de la survie individuelle » p 37 (7) Pour F. Wolff précité, le régime constitutionnel est celui qui est gouverné par la masse selon l?intérêt de tous p. 89 (8) Spinoza Ethique " Toutes les affections se ramènent au désir, à la joie ou à la tristesse.....Mais le désir est la nature même et l'essence de chacun" Traduction C Appuhn. Ed GF 1965 (9)H. Bergson « les deux sources de la morale et de la religion 8ème ed 2000 PUF. « Individuelle et sociale tout à la fois, l?âme tourne ici comme dans un cercle. Elle est close. L?autre attitude est celle de l?âme ouverte. Que laisse-t-elle entrer ? Si l?on disait qu?elle embrasse l?humanité entière on n?irait pas trop loin, on n?irait même pas assez loin puisque son amour s?étendra aux animaux, aux plantes, à toute la nature » p 34. Voir également K. Popper « La société ouverte et ses ennemis. L?ascendant de Platon » Tome 1 Trad. J Bernard. P. Monod. 1979. La remarque sur la philosophie de Bergson est contenue dans la note 1 de l?introduction. Il explique en quoi sa conception de la société ouverte diffère de celle de Bergson qui l?a cependant inspiré sur le sujet. (10)F. Chatelet « Périclès ». Editions complexe 1960 p. 27. | De ce que pourrait être la pensée en matière de philosophie politique et du droitSun, 24 Jun 2007 22:05:26 GMTDe ce que pourrait être la pensée en matière de philosophie politique et du droit
Il est urgent de rénover et de repenser nos pratiques en matière de philosophie politique et juridique. Mais pourquoi de la philosophie en ce domaine et qu?appelle-t-on philosophie ici ? La réponse est très simple pour moi : il s?agit tout simplement d?apprendre et de réapprendre à penser la politique et le droit. Le droit est devenu omniprésent dans nos sociétés mais nous ne le pensons pas. Les spécialistes même sont en désaccord sur sa signification. La politique, quant à elle, doit être pensée de manière essentielle car elle est le lieu ou se construit tout ce qui dépend de notre avenir commun.
Bien sûr nous pouvons être sceptique sur le sujet et nous dire que le droit et la politique sont les produits de la force et que seuls les plus forts dirigent et imposent leurs vues. Supposons que tel soit effectivement le cas et que nous soyons incapables de réformer une telle situation, il n?en demeure pas moins qu?au demeurant il reste nécessaire de savoir au moins pourquoi ceux qui sont les plus forts - si ce sont eux qui décident ce qu?est le droit et ce que doit être la politique - ont raison ou peut-être tort en différents domaines. Car s?ils ont raison nous pourrons les aider s ?ills ont tort nous pourrons - s?ils l?acceptent - discuter avec eux des moyens d?améliorer les décisions qu?ils prennent et s?ils refusent tout dialogue , nous aurons au moins tenté de l?engager avec eux et nous n?aurons rien à nous reprocher. Mais avant de dialoguer avec autrui il faut réfléchir à la manière de réfléchir ensemble et à ce qui va être proposé à celui qui ne sera peut-être pas d?accord avec moi sur ce que je lui proposerai. Philosopher politiquement et juridiquement sert précisément à nous préparer sur ce point. Toutefois je ne suis pas certain que le droit soit (toujours ) le fait du plus fort. Il peut, en certaines occurrence (exceptionnelles ?) être vraiment « droit » ? De plus, il porte en lui de nombreuses significations qu?il ne faut pas réduire à la simple force. En fait, selon moi, le droit est multiple. Il est susceptible de nombreuses appréhensions. Je les déclinerai dans un prochain texte (un livre peut-être). Cependant au moins pour ce qui touche celui-ci - en ce qu?il s?élabore ( ou légistique, science de la loi ) et qui constituait - à juste raison pour Platon - l?une des activités les plus nobles de la politique- il me semble qu?il faut envisager le droit sous trois angles : le droit positif, le droit idéel et le droit transitoire. a)Le droit positif est le droit existant dans un pays donné. Des auteurs comme l?Autrichien Hans Kelsen ou l?itialien Noberto Bobbio qui sont de grands auteurs , en ont bien parlé. Mais ils ont négligé (au moins Kelsen) le droit idéel ( ou tel qu?il devrait être) et ce faisant le droit provisoire ( qui est l?ensemble des dispositifs à mettre en ?uvre pour permettre la mise en ?uvre du droit idéel). b)Le droit idéel doit avoir pour fonction essentielle selon moi de permettre la réalisation des désirs réels de chacun. Le désir réel n?est pas un désir irréfléchi. C?est un désir réalisable, mûrement pensé et qui dépend d?un ensemble de facteurs que le droit bien pensé doit mettre en ?uvre. Le droit idéel doit épanouir et ne pas être contraignant, ne pas faire peur ou culpabiliser. Or tel n?est pas toujours le cas du droit positif ( c?est-à-dire le droit existant). Pourquoi le droit idéel doit -il ne pas effrayer, ne pas culpabiliser et s?intéresser aux désirs réels des individus ? Parce qu?une cité bien ordonnée est une cité qui doit aider les citoyens a être amis les uns les autres et non une cité qui forme les individus pour la guerre comme le rappelle Platon dans les lois (Les Lois Livres I à VI Traduction. L Brisson et J F Pradeau. Garnier Flamarion 2005. Livre I 628 a ) Mais qu?Est-ce qu?être « ami » pour les grecs et quelle signification tout ceci peut-il bien avoir dans une société hyper-moderne, une mégalopole, un méga Etat ou chacun est ignorant de l?autre, anonyme pour son voisin, sa famille parfois ? Tel doit être précisément l?enjeu d?une nouvelle philosophie politique et juridique. Elle doit trouver les moyens de faire en sorte de permettre de recréer du lien entre les individus, c?est-à-dire non pas de les « coller » les uns aux autres, ni de les faire vivre en « fusion » mais simplement de faire en sorte qu?ils puissent avoir un certain respect pour eux-mêmes et pour les autres. Dans un texte plus récent , un philosophe américain J. Rawls fait même du respect de soi (photo ci-dessous) , le bien premier pour tout un chacun. La philosophie politique doit aider à trouver les moyens de préserver pour chacun le respect de soi et de l?autre. Il écrit : « le respect de soi-même , c?est-à-dire la confiance dans le sens de sa propre valeur est peut-être le bien premier le plus important.. » (Théorie de la Justice. Trad. C. Audart. Seuil. 1971 p 438).Respecter l?autre et se respecter c?est avant tout respecter ses désirs mais non pas ses désirs farfelus , ses désirs « réels » qui impliquent délibération, prudence et respect de soi et d?autrui. Reste évidemment que ce droit idéel doit tenir compte de certaines « contingences ». c)Pour cette raison, le législateur averti doit mettre en ?uvre un droit transitoire pour permettre la mise en ?uvre progressive du projet ainsi considéré sans trop heurter les habitudes psychiques et coutumières des individus mais sans pour autant transiger sur l?essentiel. Mettre en évidence le désir « réel » des individus n?est pas favoriser la démagogie ou le désordre mais au contraire revenir à l?ordre naturel et légitime des choses qui implique que chacun à droit à la reconnaissance de ce qu?il est , à l?expression de sa valeur et de son être mais que ce respect n?implique pas qu?il lui soit donné tout ce qu?il réclame mais qu?il soit aidé à découvrir qui il est réellement et qu?il lui soit donné les moyens de se réaliser et de se trouver ainsi. La philosophie politique et juridique de demain doit travailler aux moyens de nous aider à devenir nous-mêmes. Le projet est utopique je le reconnais mais il mérite d?être tenté ne le pensez vous pas ?
| La Bible et la question du travail du peupleSun, 17 Jun 2007 16:54:00 GMT "Le roi d'Egypte leur dit : pourquoi Moise et Aaron dérangez vous le peuple de ses travaux ? Allez à vos travaux ! Pharaon dit : voici cette population est nombreuse à présent dans le pays et vous leur feriez interrompre leurs corvées ? Et Pharaon ordonna ce jour même aux commissaires du peuple et à ses surveillants en disant : vous ne continuerez plus à donner de la paille au peuple pour la préparation des briques, cmme hier et avant hier ; ils iront eux-mêmes et se ramasseront la paille. Et le compte de briques qu'ils faisaient précédemment imposez leur, n'en rabattez rien. Car ils sont relâchés, voilà pourquoi ils crient :"allons sacrifier à notre Dieu ! Qu l'on charge de travail ces gens et qu'ils y soient astreints et qu'ils ne s'occupent pas de paroles de mensonges...Les commissaires harcelaient le peuple, disant : remplissez votre tâche du jour à son jour...." Exode V Commentaire : en certaines occurrences le travail peut être un moyen pour un despote d'interdire au peuple de réfléchir sur lui-même. Le pharaon est bien celui qui interdit que l'on "dérange le peuple dans ses travaux". Il ne veut pas que celui-ci puisse réfléchir, se reposer,penser à lui-meme et à ses proches. Devons-nous tenir le déclin actuel de la philosophie politique et du droit comme une volonté de quelque "pharaon" en nous ou hors de nous et qui ne penserait qu'à nous accabler de "corvées" ? La question reste entière mais le renouveau de la philosophie politique et du droit demeure cependant une priorité dans un monde où le travail se veut réhabilité ( ce qui est excellent) mais où pourtant dans le même temps une telle réhabilitation ne s'accompagne pas d'une pensée de l'excellence du politique...
| PROPOS D ARISTOTE JUGE CARDINAL POUR CE DERNIER.Wed, 13 Jun 2007 08:54:00 GMT
« La règle cardinale dans toute constitution c?est qu?elle soit organisée , tant du point de vue d es lois que de celui de n?importe quelle administration, de telle manière que les magistratures ne soient pas sources de profit et c?est surtout dans les oligarchies qu?il faut s?y efforcer. Car ce n?est pas tant d?être écartés du pouvoir qui irrite la majorité des gens, au contraire ils sont contents si on leur permet de s?occuper à loisir de leurs affaires personnelles, que de penser que les magistrats pillent le bien public ; alors deux choses les vexent : n?avoir point part aux honneurs publics et n?avoir point part aux gains ». Politique V. 8 1308 b.
Il ne s'agit pas de ne pas rémunérer les magistrats de la cité( s'entend ici ceux qui "gèrent" celle -ci) de manière médiocre mais il importe de trouver un "juste milieu" par rapport à l'individu en ce domaine comme en tous les autres. Il ne faut donc pas "traiter" l'homme d'Etat ou le fonctionnaire important qui aurait du bien de la même manière que celui qui n'est pas bien pourvu. Il faut permettre à chacun de mener une vie décente de manière à se faire respecter du peuple qui accorde une grande importance aux apparences sans pour autant transformer les fonctions publiques en de hauts lieux de profit au risque d'attirer les ambitieux et de faire oublier la mission de celle ci qui est l'intérêt général. Cette phrase mérite quelque méditation. Toutefois il n'est pas certain qu'elle soit toujours vraie. Seule compte l'éthique, en effet, et les qualités de l'individu. Celui qui a le souci du juste et du bien le conserve ce même s'il est très bien traité.En revanche il n'est pas juste de mal considérer ceux qui travaillent bien ou excellemment pour le plus grand nombre.Dans le même ordre d'idées l'homme médiocre- mal payé- sera toujours tel qu'il est et incapable de trouver ce point particulier qui requiert sens de la justice et intelligence qu'est l'intérêt général.
| Propos on ne peut plus actuel d'Aristote sur le politique en généralWed, 13 Jun 2007 07:06:42 GMTAristote naquit à Stagire, ville de Macédoine (d?où le surnom de Stagirite), en 384, et mourut à Chalcis en Eubée en 322.
« Dans les temps anciens, quand un même individu devenait démagogue et stratège, la constitution se changeait en tyrannie. Car la grande majorité des anciens tyrans étaient sortis des rangs des démagogues. La cause pour laquelle il en était ainsi à cette époque, alors que ce n?est plus le cas aujourd?hui, c?est qu?alors les démagogues étaient pris parmi les chefs militaires car on n?était pas encore habiles dans l?art des discours, alors qu?a présent avec le développement de la rhétorique, ceux qui sont capables de parler deviennent démagogues mais du fait de leur inexpérience guerrière, ils ne s?attaquent pas à la constitution même si ça et là il y a eu quelques tentatives de ce genre? » V. 5. 1305 a. Aristote. Politiques. Trad. P Pellegrin. GF Les stratèges étaient des orateurs qui disposaient de prérogatives et exerçaient de fait le pouvoir à Athènes. Périclès et Démosthène furent stratèges.
| La domination de la richesse matérielleSat, 09 Jun 2007 22:36:14 GMTLe G8 vient de s'achever. Il est étrange de noter que les pays qui sont les plus riches matériellement parlant s'estiment être les pays les plus puissants de la Planète. La force d'un pays ne réside pas dans sa seule richesse matérielle mais également dans la puissance de ses valeurs morales. Il faudrait un jour organiser une rencontre des 8 pays les plus riches pour leurs habitants. Il s'agirait alors de déterminer les pays qui rendent leurs habitants les plus heureux, ceux qui sont les plus justes avec eux-memes et leurs voisins ainsi que leurs habitants et il faudrait alors que ceux-ci puissent donner des leçons aux autres membres de la communauté internationale. Il faudrait un véritable G 8 propre ainsi à donner de véritables leçons au monde entier sur cette recherche du bonheur qui est notre bien suprême comme Aristote le rappelait si justement.
| DEMOCRATIE USURPEE ET DEMOCRATIE REELLEMon, 28 May 2007 14:08:25 GMTPOURQUOI LES SEULES DEMOCRATIES REELLES SONT-ELLES SOURCES DE BONHEUR ?
Les hommes sont faits pour vivre heureux. Le bonheur n?est autre que le seul but de la vie, contrairement :- d?une part à ce que de mauvaises lectures de doctrines écrites en situation et nécessitant de longs développements ont pu laisser sous entendre ; - d?autre part, à ce que de mauvaises lectures de doctrines conséquentes nous ont enseigné.
En effet, il convient de se rappeler que le politique est un des instruments conséquents pour nous apporter ce bonheur. Tel est même le devoir de celui-ci. Pour y parvenir, l?excellence est nécessaire.
Mais celle-ci ne peut s?obtenir dans un Etat totalitaire notamment parce que celui-ci contraint les individus dans leurs choix professionnels. Il leur impose tout et notamment leur orientation professionnelle future ou leur manière de se comporter socialement. Une démocratie réelle est la seule voie possible pour y parvenir; celle-ci peut être mise en place par un Etat libérant et liant qui ferait son oeuvre en ce domaine.
Pour tenter de démontrer cette affirmation -que tout un chacun ne partage peut-être pas - il va me falloir répondre à cinq questions successives :
1ERe question : pourquoi la logique qui consiste à orienter les individus en fonction du seul vouloir de quelques uns (situés en haut et présumés connaître les exigences du social)ne peut-elle être considérée comme démocratique ? ------------------------------------------------------------------------------
Je choisis ici de donner un sens large au mot « orientation ». Celle-ci peut concerner deux aspects de notre vie : l?aspect public et l?aspect privé. Orienter quelque personne que ce soit dans sa sphère privée consiste à la contraindre à vivre(par exemple)avec la personne qu?il n?aime pas, suivant des modes de vie qui ne lui correspondent pas. Notre modernité (Arendt l?a bien montré ) (1) par les violences continuelles qu?elle impose à la nette démarcation nécessaire entre privé et public est dans cette logique de forçage continuel. Une « crise de la culture », l?oubli de ce qu?elle constitue en son essentiel ne cesse de nous désorienter en ces domaines. Des imprécations de toute sortes - journalistiques, politiques, autres - ne cessent de nous induire en ce sens. Elles nous enjoignent de nous conformer à des schèmes imposés plutôt que d?être nous-mêmes. Lors d?un divorce par exemple en France -les chiffres l?attestent - le père est systématiquement condamné à payer et les enfants confiés à la mère. Il en est différemment dans de rares pays où les situations sont analysées dans leur diversité, leur singularité. Dans beaucoup d?autres c?est le divorce ou le mariage librement consenti qui ne sont pas même tolérés.
De mêmes, dans certains journaux féminins une certaine image de la « femme libérée » est mise en évidence, les hommes qui veulent être eux-mêmes et se sentent masculins sont rejetés car ils sont catalogués en tant que « machos », les plus féminins sont - par opposition - rejetés dans des ghettos qu?ils n?auraient pas nécessairement choisis si l?extérieur avait été plus ouvert à leur manière « d?être hommes » . La fermeture en ces domaines est conséquente et elle ne cesse de provoquer des dégâts considérables sur notre tissus social.
Mais le privé est un et il advient également que les « forçages » surviennent dans la sphère publique . Ils peuvent prendre plusieurs formes : imposer à l?autre la place qui sera la sienne dans la société, le métier qu?elle se devra d?effectuer plus tard ; fermer l?accès à la fonction publique et politique ; verrouiller l?accès aux médias, interdire l?entrée aux lieux d?excellence de la recherche et de la formation à quelques uns?etc?
La liste est longue et les sociétés qui pratiquent ainsi ne peuvent être autrement qualifiées que non démocratiques et « closes » au sens et que Popper et que Bergson pouvaient donner à ce terme. (2) Peut également se voir qualifiée telle, la société qui choisit qui fera quel métier plus tard et impose des choix aux adultes ou aux enfants sans prendre en compte les réelles aptitudes des uns et des autres, leurs goûts et leur « nature » .
Dans la logique totalitaire, c?est le « chef » ou un bureau quelconque qui décide comment et ce que font les orientations.
Dans la logique totalitaire, « on » décide pour les individus de l?orientation qui sera la leur, du métier qu?ils auront à effectuer. Plus le système est totalitaire plus la sélection s?opère le plus tôt possible, plus « on » impose aux individus des choix qui vont « contre leur nature ». Celle-ci est totalement imprégnée par le social et elle ignore radicalement l?individuel.
Au nom de l?intérêt social, un groupe prétend tout gouverner en ignorant la logique démocratique qui repose d?abord sur le respect des désirs de chacun. En effet, la démocratie c?est l?individu et Spinoza a fort bien fait de nous rappeler que son essence première n?était autre que son désir. (3)
Cependant il est possible de distinguer deux types de démocraties : les démocraties réelles et les démocraties factices et l?une reste préférable à l?autre pour nous aider à trouver le bonheur.
2ème question : quelle est la différence pouvant exister entre les démocraties réelles et les démocraties factices ? ------------------------------------------------------------------------------
Tenir compte des désirs des individus est essentiel mais une société ne se gouverne pas à partir des seuls désirs individuels. Car celle-ci possède ses propres exigences qui dépassent celles des individus pris dans leur individualité. Le fait n?est pas le droit. On ne gouverne pas un pays à partir de sondages d?opinion ; ce même si les dites enquêtes offrent des informations utiles sur les désirs des gouvernés, un pays ne se dirige pas sur le seul énoncé de ce que l?on veut « tout de suite » et pour soi. Il exige souci d?un « commun » qui n?est autre que la somme des désirs réels de chacun des membres du groupe.
Mais qu?Est-ce que le désir « réel » ? Si l?on interroge chaque citoyen sur ses désirs : soit il ne sera pas en mesure de les exprimer correctement ; soit il sera en mesure d?exprimer tel ou tel désirs mais il inclura ceux-ci dans une hiérarchie toute personnelle qu?il importera au gouvernant de saisir comme un tout ; soit enfin, il exprimera des désirs en totale contradiction avec ce qu?il est possible dans une situation et à un moment donné.
Le désir réel est le contraire de ces trois attitudes mais il peut se découvrir en « travaillant » à partir de chacune d?elle. Le bon gouvernement implique de ce fait, une prise en compte de ces différentes formes de relation au désirs. Il doit être important pour lui d?aider chacun à trouver la voie qui lui permettra de se positionner plus en conformité avec ce qu?il est. Etre juste en ce domaine implique de donner à chacun ce dont il a besoin et de ne pas s?égarer dans les diagnostics à opérer. Ainsi : - à celui qui manque d?informations sur la « conjoncture », il importe de transmettre les informations manquantes ; - à celui qui ne parvient pas à saisir ses désirs profonds, il importe d?offrir des moyens et des outils d?analyse ; - à celui qui a exprimé clairement une certaine hiérarchie, il importe de spécifier qu?il sera fait respect de ses souhaits.
La difficulté majeure de la mise en ?uvre d?un tel programme réside dans le fait que nous ne vivons pas réellement sous une philosophie qui exalte le désir réel. Celui-ci est au contraire bridé par deux extrêmes : celui qui ne cesse de flatter le désir factice - par la suggestion multiple,débridée et incontrôlée - et celui qui méprise tout désir quel qu?il soit.
Ces philosophies dominantes ont introduit de la facticité si bien que rares sont ceux qui vivent en conformité avec leurs désirs et plus rares encore ceux qui exercent des métiers qui leurs correspondent voire qui les exercent conformément à leur conception du dit métier ; d?une manière générale peu fréquents sont ceux qui vivent en harmonie dans leur sphère privée et dans leur sphère publique.
Cette disharmonie n?est pas sans conséquence car elle provoque cette démocratie factice qui est régentée par les désirs factices ou les désirs brimés. En effet, ceux-ci induisent de manière vicieuse d?autres maux dans notre société qui sont l?envie, la honte et la peur qui sont eux-même les facteurs de la haine, de la démagogie et parfois du despotisme.
-L?envie est le fruit de la démocratie factice car celui qui ne vit pas selon ses désirs est on ne peut plus malheureux. De fait, lorsqu?il a le sentiment qu?un autre réalise ce qu?il n? a pu accomplir et que ce dernier vit pleinement en accord avec ses désirs - ne pouvant se mépriser lui-même - il porte le mépris qu?il ressent sur cet autre qu?il en-vie faute de pouvoir vivre ce que l?autre réalise.
- La honte est plus forte et elle est également fruit de la démocratie factice. En effet, nombre d?individus n?exerçant pas le métier qu?ils souhaiteraient exercer ou ne l?exerçant pas tels qu?ils aimeraient le faire, se sentent en décalage avec eux-mêmes lorsqu?ils rencontrent des individus qui « leur donnent des leçons » en ce domaine et cette honte - ajoutée parfois à l?envie - ne leur donne jamais le désir de les aider à se réaliser. Ils voient ceux qui « font bien » et veulent leur « empêcher de nuire », c?est-à-dire de faire bien ce qu?ils ne cessent de faire mal.
-La peur est à la fois la cause et l?effet de cette double situation. Elle est cause car l?individu qui vit dans la brimade continuelle de ses désirs, vit continuellement dans la peur de lui-même et des autres. Mais celle-ci devient effet car celui qui ne vit que dans la honte et l?envie ne cesse d?avoir peur de l?autre, craint qu?il ne le découvre tel qu?il est ou qu?il prenne la place qu?il a pu acquérir.
La peur est d?autant plus forte que plus les postes sont élevés et les avantages retirés de la position sociale conséquents, plus les personnes se flattent de ne rien faire et préfèrent abuser de leurs positions sans rendre les services qui sont dus à la société qui leur a pourtant procuré de nombreux avantages. Ils finissent ainsi par profiter de leurs positions et craignent plus encore pour leurs profits indus. Ceux-ci en effet font partie de leur être car ils les autorisent à « supporter » la situation dans laquelle ils se trouvent du fait de la peur, de la honte et de l?envie qui les dominent. Ces trois vices sont les vecteurs de la démagogie car ceux qui souffrent rentrent leur colère et lorsqu?un tribun feint de la comprendre et de l?exprimer, ils reportent sur lui toutes les espérances qu?ils avaient rentré sans même réfléchir aux conséquences ou aux incohérences de celui qui les séduit. De même, ceux à qui l?on a appris à vivre dans le factice, finissent par l?aimer or le démagogue est celui qui trompe continuellement les apparences et se jouent d?elles. Lorsque l?envie, la démagogie, la honte s?installent, ou qu?elles perdurent la démocratie factice règne alors car celle-ci favorise le développement de la mise en évidence des désirs usurpés contre les désirs réels.
Celle-ci est un « monde à l?envers », elle est celui où celui qui ne devait pas régner règne, celui qui devait être maçon se fait poète et celui qui devait être poète se retrouve maçon. Elle est la société des désirs réels que l?on tait à eux-mêmes. Elle est monde d?illusions, se plaisant à les développer et interdit de fait cette excellence qui est pourtant la seule source possible du bonheur.
3ème question : pourquoi une démocratie usurpée interdit-elle l?excellence et pourquoi ne permet-elle pas le bonheur ? -----------------------------------------------------------------------------
La démocratie usurpée est celle où règnent les faux désirs. Elle n?autorise pas la mise en ?uvre de cette excellence qui seule peut conduire au bonheur, excellence plus que tout nécessaire dans un pays. Or une telle excellence doit s?initier lors du choix de ses dirigeants.
En effet, le dirigeant dans un pays ne doit pas seulement faire des lois. Les grecs -et Platon avec eux- nous ont appris qu?ils devaient être « royaux » au sens où ils devaient posséder cet art royal entre tous du politique. (4)
Cet art, est à identifier avec celui du pasteur nous rappelle Platon. Mais à la différence de celui-ci il ne pense pas à « dresser » ses moutons pour les dévorer. Il les éduque pour leur permettre de devenir eux-mêmes et se retrouver . Pour cela ce bon gouvernant a toujours souci du lien. Mais lier un groupe ne signifie pas le dominer, ni l?unir par la force autour d?un chef qui ne mérite pas le titre qu?il a usurpé. Une société ne peut être liée sans harmonie et celle-ci est impossible sans excellence et des dirigeants excellents pour l?aider à être elle-même.
L?excellence, est donc indispensable à la tête de la cité car le dirigeant ou les dirigeants doivent être justes en ce sens qu?ils doivent être en mesure de bien savoir déterminer les compétences des uns et des autres pour avoir le courage de mettre à la juste place celui qui convient.
En effet, si le gouvernant nomme de mauvais enseignants, de mauvais chercheurs, de mauvais juges, de mauvais médecins, (etc) ?le malheur se répandra sur la société et avec elle une souffrance qui ne cessera d?en provoquer d?autres. Celui qui sera mal soigné sera en effet plein de ressentiments pour ses semblables, de même que celui qui sera mal jugé, mal « éduqué ». Le malheur des uns engendrera le malheur des autres car celui qui souffrira, sera comme tout souffrant envahi par sa souffrance et/ou par sa peur, son envie ou sa honte. Il lui sera impossible de raisonner, de penser à lui et aux autres. Il ne ne pourra être dans l?excellence et il finira lui aussi par provoquer des souffrances à ses semblables, à ses proches, aux siens.
Avec la démocratie usurpée nous ne pouvons qu?entrer dans le cercle vicieux de la médiocrité qui ne peut être que source de malheur. Elle n?est que peur et telle est la raison pour laquelle elle méprise la véritable éducation. La démocratie usurpée craint l?éducation adéquate car elle pense insidieusement à tout ce qui peut permettre que celle-ci ne se réalise pas dans les conditions voulues. Les plus mauvaises conditions pédagogiques consistent,nous l?avons indiqué, à laisser s?épanouir et se développer les mauvaises orientations dans la sphère publique et dans la sphère privée .
Elles consistent à taire les désirs profonds, à interdire l?écoute les dits désirs plutôt que les démagogues ou les craintifs ou les honteux de n?être pas à la hauteur qui eux flattent leur « extérieur ». La mauvaise éducation induit alors un autre vice, le mauvais choix des gouvernants opéré en fonction - non de la réelle compétence - mais de l?excellence réelle. Peu à peu dès lors le social s?enlise et ce mauvais choix de gouvernants crée des troubles et ainsi s?installe la misère et le malheur.
Le travail bâclé provoque,en effet, le malheur de celui qui l?opère mais également le désarroi de celui qui le « reçoit » et ainsi de proche en proche, le patient mécontent du mauvais médecin devient hargneux, s?il est garagiste il réparera mal telle voiture et cette voiture mal réparée gênera le boulanger qui n?aura pas envie de faire du « bon pain » et ce à l?infini?La souffrance engendrera la souffrance et le malheur régnera sur une société qui ne pourra sortir de la fatalité et qui invoquera le poids de l?histoire pour justifier ses malheurs au lieu tout simplement de se remettre en cause.
4ème question : en quoi la démocratie réelle peut-elle résoudre ces difficultés ? -------------------------------------------------------
La démocratie réelle est celle des désirs réels exprimés et mis en acte. Reste évidemment qu?une telle démocratie est fort délicate à mettre en ?uvre. Ceux qui ne sont pas aux places qui leur conviennent en effet préfèrent souvent les conserver plutôt que de « céder » car la peur, la honte ou l?envie les dominent. Cette peur provoque parfois le souci démagogique, voire le « vérouillage » et plus souvent la plus insigne mauvaise foi.
La société paraît donc condamnée soit au totalitarisme soit à la démocratie usurpée. Dans tous les cas, elle ne rencontre que rarement la démocratie réelle. Pourtant l?histoire nous a appris qu?une telle démocratie a été possible et elle semble notamment avoir existé au Siècle de Périclés (5), voire peut-être existe-t-elle aujourd?hui en quelque lieux dont nous ignorons tout. Rappelons-nous cependant qu?au Siècle de Périclès,tous les arts furent portés à leur sommet démontrant ainsi les liens qui unissent l?intelligence à l?intelligence. La tragédie, la médecine, la comédie, brillaient de mille feux. La vertu a cependant peu duré et semble s?être égarée avec la disparition du grand politique. Peut-être s?était installée en ce lieu par une forme de grâce qui s?était évanouie ?
La démocratie a-t-elle besoin de cette grâce ? Un connaisseur de ces questions et candidat malheureux à une fonction prestigieuse, Clémenceau, méditant à propos du sort de Démosthène écrivait : : « que du chef ou du peuple vienne l?insuffisance, l?effet sera le même puisque rien ne peut s?accomplir sans le commun accord. Dans le cas de Démosthène, le doute n?est pas possible. Un grand chef, d?insuffisants soldats » (7) .
Le bon politique ne suffit donc pas, l?accord avec son peuple est nécessaire pour que le réel gagne le social. Or celui-ci ne s?installe pas par la seule volonté d?un seul sinon celui-ci se transforme en tyran.
Le siècle de Périclès a lui-même fut l?aboutissement de multiples évolutions et la carrière du politique qui les porta, fruit de multiples rencontres, qui ont installé peu à peu cette confiance nécessaire sans laquelle rien ne peut s?introduire, se créer ensemble. Mais une fois toutes les étapes franchies pour permettre à l?excellence de s?installer au pouvoir, celle-ci fut sans cesse soumise à de multiples fluctuations. De cette période, il nous faut tirer une leçon : si l?excellence s?éduque, elle ne se maintient que par la transmission continuelle. La chute surgit lorsque l?oubli de ce qui a permis l?expansion , la montée vers l?excellence s?opère et que les hommes se mettent à mépriser les leçons d?un présent glorieux qu?il importe d?aimer et de glorifier sans le trahir.
L?éducation nous impose ainsi tant de lire l?histoire sans qu?elle soit pesante et à regarder le présent avec le plus d?objectivité possible pour que le futur ne s?assombrisse pas. Si la grâce est donc nécessaire parfois l?action collective peut en de nombreuses occasions l?aider à advenir.
5ème question : l?Etat libérant et liant peut-il introduire ou favoriser une démocratie réelle dans un pays ? ------------------------------------------------------------------------------
Les tenants du libéralisme minimal soutiennent que l?Etat ne peut rien et qu?il ne doit pas intervenir. Leur logique se veut « réaliste » ?En effet, nul ne peut nier qu?un temps est nécessaire pour permettre la rencontre d?un peuple excellent et de dirigeants qui lui ressemblent.
Toutefois, il ne semble pas judicieux de soutenir de tels propos car ceux-ci abiment le beau nom de libéralisme et avec lui celui de liberté qui est au c?ur du bonheur. Par surcroît, en agissant de la sorte ils transforment le libéralisme neutre qu?ils soutiennent en cynisme politique.
Les cyniques politiques sont en effet ceux qui - dans la lignée d?un Machiavel lu dans l?urgence - prétendent que le politique ne peut rien pour réformer le social, qu?il n?est que l?instrument de quelques uns pour asseoir leur domination sur le plus grand nombre. Il convient de rappeler à ces cyniques qui se prétendent libéraux qu?un auteur comme Nozick, pourtant partisan de l?Etat neutre ne niait pas la nécessité de celui-ci et qu?il rejetait l?anarchisme. (8)
L?Etat est donc nécessaire mais il ne doit pas se « contenter de laisser faire et laisser aller ». Il lui faut être instrument de la liberté et du lien et il une structure pensée à cet effet peut l?autoriser. En effet l?Etat est le vecteur du pouvoir - et s?il doit être limité,contrôlé dans son exercice, il ne doit pas demeurer sans « rien faire ». Il lui faut entreprendre car il « peut » parce qu?il doit et ce pouvoir se manifeste de plusieurs manières.
a) De mauvaises décisions dans les domaines qui lui sont attribués ( et dans les Etats modernes ces attributions sont nombreuses) peuvent avoir des conséquences fâcheuses au quotidien pour les citoyens. A-t-on mesuré les effets d?un mauvais juge, d?un mauvais officier de police, d?un mauvais agent du fisc, d?un mauvais ministre, d?un mauvais proviseur ou professeur sur les administrés qui sont sous sa responsabilité ? Elles sont selon moi conséquentes et comme nous l?avons vu plus avant ont des effets vicieux en chaîne. L Etat doit et peut donc nommer ceux qui sont les plus adéquats aux postes adéquats . Telle est sa première mission. Elle est fondamentale. Déjà un autocrate comme Louis XIV le reconnaissait. (9) Il lui faut donc accomplir cette mission première avec l?adéquation requise. En agissant convenablement en ce sens, il favorisera la mise en ?uvre du réel contre l?envahissement perpétuel du factice.
b) De mauvaises pratiques, de la tromperie grossière, de la haine déplacée peuvent avoir également des conséquences fâcheuses sur le lien dans la société. A-t-on mesuré les conséquences des mensonges faits lors des élections et des promesses non tenues ? A ton mesuré l?impact des programmes démagogiques ? Ceux-ci influencent les esprits faibles mais aussi ceux qui n?attendent que cela pour perpétuer leurs abus. Comment l?Etat pourrait-il avoir quelque autorité s?il se comporte de manière pire que ceux qu?il entend juger ? Il ne s?agit pas ici de soutenir que tout le monde se doit d?être parfait en tout. Mais il s?agit de se dire ici que des limites doivent être respectées en certaines choses. Il en est de tout et il est de limites en tout et notamment dans les valeurs mais aussi dans le non respect de ces valeurs.
c) L?inversion peut également favoriser la facticité. Est inversive une pratique ou des législation qui conduisent à l?inverse de ce qu?il conviendrait d?opérer pour qu?emerge le réel et que s?éloigne le factice.
L?Etat dispose de moyens en ce domaine. Il ne favorisera pas la réalité s?il méprise les meilleurs et les traite identiquement aux autres. Mais le meilleur n?est pas celui qui dispose des diplômes les plus conséquents ou qui serait le mieux né. Le meilleur est celui qui apporte à une société ce dont elle a le plus besoin à un moment donné. Le bon politique sait faire les diagnostiques conséquents en ce domaine. Mais on peut se demander - par exemple - si (comme le soutiennent tous les politiques en tous pays démocratiques aujourd?hui)l?éducation a tant d?importance pourquoi ceux qui l?opèrent et les lieux où elles se déroulent sont si mal traités, si mal rémunérés en la plupart des nations ? Il convient également de s?interroger sur les raisons pour lesquelles, la recherche et la qualité des produits étant si importante dans les entreprises, pour la médecine, pour l?art, pour l?expression, pour tout ce qui favorise le lien et la force d?une structure, comment il se fait que la celles-ci soient si peu mises en exergue et favorisées dans nos sociétés développées ? Il importe de s?interroger sur les raisons pour lesquelles l?art et la réflexion, l?action politique étant si importants ils sont si négligés et comment il se fait que chacun ayant conscience du bonheur matériel il soit admis qu?il existe de telles disparités entre les revenus, la richesse des uns et des autres ? La forme en ces domaines importe plus que le fond et la gestion quotidienne, la spéculation stérile démesurément bien traitée par rapport à la recherche de la mise en ?uvre du plus et du mieux dans nos sociétés. L?Etat a donc le pouvoir et il possède de sérieux atouts du fait de ce pouvoir dont il dispose, pour introduire plus de « réalité » dans notre société. Les suggestions qui ont été proposées ici ne sont que des exemples qui ne prétendent aucunement valoir solutions universelles en toute situation. Le bon politique est celui qui sait trouver les solutions adaptées ou qui sait faire appel à ceux qui peuvent lui suggérer de telles solutions et qui sait ensuite les mettre en ?uvre. Lorsque Plutarque réfléchissait sur le bon législateur qu?était notamment et selon lui Lycurgue, il ne proposait pas des recettes toutes faites en ce domaine et ne prétendait pas qu?il fallait imiter ce législateur en tout afin d?obtenir les mêmes résultats que lui. Il se contentait d?évoquer les problèmes rencontrés par ce dernier, les attitudes qui furent siennes et les solutions circonstanciées, adaptées aux problèmes qui se présentaient à lui pour y parvenir. (10) La loi n?est qu?un moyen et contrairement à ce que les positivistes nous enseignent, elle n?est pas une fin. Elle est cependant un moyen essentiel qui - et les positivistes ont raison ici- doit être étudié, analysé, mis en ?uvre avec le plus de qualité et d?exigence possible. Elle est un moyen qui nous rappelle à tous moments qu?elle demeure l?outil essentiel de l?Etat et qu?elle peut en de nombreuses circonstances constituer un levier conséquent pour favoriser la mise en ?uvre d?une société liée, libérée et enfin elle-même,propre à favoriser cette excellence, condition première du bonheur.
Jean -Jacques Sarfati
Notes (1) H. Arendt « La crise de la culture ».Trad P Levy. Gallimard. 1972. Celle-ci à propos de sa réflexion sur le concept d?histoire et attribuant cette situation au « vitalisme » elle écrit : « Depuis que nous avons fait de la vie notre préoccupation suprême et ultime ?.nous n?avons plus de place pour une activité basée sur le mépris de l?intérêt vital privé. Le désintéressement peut être encore une vertu religieuse ou morale, non une vertu politique?Dans ces conditions l?objectivité a perdu de sa valeur dans l?expérience et s?est séparée de la vie réelle ; elle est devenue cette affaire académique sans vie? » p 72 (2) H. Bergson « les deux sources de la morale et de la religion 8ème ed 2000 PUF. « Individuelle et sociale tout à la fois, l?âme tourne ici comme dans un cercle. Elle est close. L?autre attitude est celle de l?âme ouverte. Que laisse-t-elle entrer ? Si l?on disait qu?elle embrasse l?humanité entière on n?irait pas trop loin, on n?irait même pas assez loin puisque son amour s?étendra aux animaux, aux plantes, à toute la nature » p 34. Voire également K. Popper « La société ouverte et ses ennemis. L?ascendant de Platon » Tome 1 Trad. J Bernard. P. Monod. 1979. La remarque sur la philosophie de Bergson est contenue dans la note 1 de l?introduction. Il explique en quoi sa conception de la société ouverte diffère de celle de Bergson qui l?a cependant inspiré sur le sujet. (3) Spinoza Ethique " Toutes les affections se ramènent au désir, à la joie ou à la tristesse.....Mais le désir est la nature même et l'essence de chacun" Traduction C Appuhn. Ed GF 1965 (4)La science royale est la science du politique,celle qui est « entrecroisement royal »(306e) et qui « ne laisse jamais une séparation s?établir entre les caractères modérés et les caractères fougueux mais les tient ensemble? »(Pol.3IIa). (5)F. Chatelet « Périclès ». Editions complexe 1960 p 137 (6) Sur le sujet consulter notamment, JJ Maffre. « Le Siècle de Périclès » Presses universitaires de France. Mai 1990 p 82 et suiv. (7) cité par P Carlier « Démosthène ». Fayard. 2006 p 119 (8) Robert Nozick « Anarchie,Etat, utopie ». Trad. E. D'Auzac de Lamartine et P.E Dauzat. PUF 1998. Pour lui l?Etat existe mais il doit être minimal. Une des nombreuses raisons qu?il donne pour justifier cet Etat minimal se situe au niveau des corruptions en tous genre. Pour lui « .si vous éliminez ce pouvoir illégitime ... vous éliminez ou vous restreignez de façon très nette les motivations qui sont à l'origine du désir d'influence politique » p 332 (9) « la principale fonction du monarque est de mettre chacun des particuliers dans le poste où il (pourrait) être utile au public »Mémoires de Louis XIV Paris 1927 p. 271 (10) Plutarque« vies. I » Trad. R Flacellière, E. Chambry, M. Juneaux. Les belles lettres. 1964 p 121. Il écrit notamment à son propos qu?il « avait le don du commandement et savait agir sur l?esprit des hommes » p 125
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